Diocèse d’Angoulême, Eglise catholique de Charente
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« Aquarius » : « Ne laissons pas le pavillon de l’indifférence flotter en Méditerranée »

L’écrivain Laurent Gaudé juge, dans une tribune au « Monde », que le silence de l’Europe sur le blocage du navire humanitaire est « une défaite profonde face aux populismes ».
C’est aussi une défaite profonde de nos valeurs chrétiennes comme le souligne le Saint Père dans son exhortation apostolique "Gaudete et Exultate"


[LE MONDE 10.10.2018 à 06h38 • Par Laurent Gaudé (écrivain) ]
Il en est malheureusement souvent ainsi : à défaut de trouver une solution à un problème complexe, on cherche à le rendre invisible. Mais faire disparaître n’est pas résoudre. Le phénomène migratoire de ces dernières années a ouvert une crise profonde en Europe, à ce jour irrésolue. Une fracture se dessine entre les pays favorables à une politique résolument intransigeante et des gouvernements plus ouverts mais terrifiés par l’impact que pourrait avoir un discours conciliant sur leurs électeurs.
D’un côté, la haine, de l’autre, la prudence. Dans ce contexte de confusion politique, une initiative civile est venue apporter une réponse à la crise humanitaire qui se joue en Méditerranée. Elle est modeste. Elle est fragile. Elle fait ce qu’elle peut. Mais elle a du sens et, surtout, elle sauve des vies. L’Aquarius est notre Antigone. Le bateau humanitaire nous rappelle qu’il existe des lois non écrites, vieilles comme l’humanité, qu’on ne peut oublier sans se perdre soi-même. Ne pas laisser mourir quelqu’un en mer est l’une de ces lois.

Errance humanitaire
Au début de son action, l’Aquarius a été loué. Puis, au fur et à mesure que passaient les mois, de plus en plus critiqué. Le bras de fer s’est durci avec l’arrivée du chef de file de la Ligue (extrême droite) Matteo Salvini au gouvernement de l’Italie. Le ministre de l’intérieur transalpin a commencé par lui refuser l’accès aux ports du pays, créant ainsi les conditions scandaleuses d’une errance humanitaire.
Depuis cet été, une nouvelle stratégie est apparue. En août, l’Aquarius a perdu le pavillon de Gibraltar. Il a dû trouver une solution pour pouvoir continuer sa mission : le pavillon panaméen. Mais, rebondissement, en septembre, le Panama, à son tour, déclare qu’il a l’intention de retirer au navire son pavillon.
Pourquoi donc ? Qu’est-ce qui a provoqué ce revirement ? 23 % de la flotte de la marine marchande mondiale bat pavillon panaméen. Qu’est-ce qui fait que, aujourd’hui, l’Aquarius en devient indigne ? Rien, si ce n’est la politique. La stratégie est simple : on cherche à couler l’Aquarius en l’immobilisant.
Aucun soutien politique
Que le bateau humanitaire soit devenu un enjeu politique n’est guère surprenant. Il incarne aujourd’hui – à son corps défendant – la paralysie européenne face au phénomène migratoire et est devenu, au fil des ans, la mouche du coche.
Si demain l’« Aquarius » ne retrouve pas de pavillon, le silence tombera sur la Méditerranée
Régulièrement, après avoir sauvé des vies, il revient vers les côtes européennes avec toujours la même question : où accoster ? Et qui pour accueillir les migrants ? Plus le temps passe, plus la question énerve. On comprend bien pourquoi l’Europe du premier ministre hongrois Viktor Orban et de Matteo Salvini est résolument contre l’action du bateau.
Mais ce qui est plus surprenant, c’est le silence un peu gêné des autres pays européens. Qui a offert de venir en aide à l’Aquarius ? Personne. Aucun soutien politique clair de la part d’un gouvernement. A tel point que l’on peut se demander si l’Europe n’est pas secrètement soulagée de voir Matteo Salvini venir à bout du navire. Sauf qu’en politique les silences coupables ont des conséquences.
Si demain l’Aquarius ne retrouve pas de pavillon, le silence tombera sur la Méditerranée. Est-ce que les migrants cesseront pour autant de tenter la traversée ? Non. Mais il n’y aura plus d’yeux pour les voir. Leur destin sera libyen. Car c’est bien les gardes-côtes libyens qui s’occuperont des secours. Et tout deviendra plus opaque, pour ainsi dire, invisible.
Une cécité confortable
Voulons-nous d’une Europe dont la seule ambition est de construire les conditions d’une cécité confortable ? D’une Europe qui, lorsqu’elle ne parvient pas à prendre à bras-le-corps un problème, organise les moyens de l’éloigner en le sous-traitant ?
A la veille des élections européennes, ce qui aurait du sens pour redonner un peu de contenu au projet européen, c’est qu’un des pays de l’Union européenne (UE) donne son pavillon à l’Aquarius. Ou mieux que l’Europe, en tant qu’institution, le fasse ! Elle dirait alors clairement que, même si elle n’a pas encore trouvé les moyens politiques de faire face à ce phénomène, même si elle connaît des tensions intérieures violentes, elle ne peut envisager de renoncer à son humanisme.
Si rien n’est fait, l’Aquarius sera contraint de rester à quai, dans le port de Marseille, et ce sera un camouflet scandaleux pour l’Europe que nous aimons, une défaite profonde face aux populismes qui bombent le torse.
Il n’y a pas de raison de taire notre colère face à la politique de MM. Salvini et Orban parce que les décisions qu’ils prennent influent sur notre Europe. Il n’y a pas de raison de ne pas rappeler à nos hommes politiques que l’opposition face à cette droite populiste passe aussi par l’Aquarius. Ne laissons pas le pavillon de l’indifférence flotter en Méditerranée. Ne laissons pas s’installer en nous la défaite de l’esprit.

Je vous invite maintenant à relire ce que disait le Pape Francois dans son Exhortation Apostolique GAUDETE ET EXSULTATE le 19 mars 2018 :

102.
On entend fréquemment que, face au rela-
tivisme et aux défaillances du monde actuel, la situa-
tion des migrants, par exemple, serait un problème
mineur. Certains catholiques affirment que c’est un
sujet secondaire à côté des questions “sérieuses” de
la bioéthique. Qu’un homme politique préoccupé
par ses succès dise une telle chose, on peut arriver
à la comprendre ; mais pas un chrétien, à qui ne
sied que l’attitude de se mettre à la place de ce frère
qui risque sa vie pour donner un avenir à ses en-
fants. Pouvons-nous reconnaître là précisément ce
que Jésus-Christ nous demande quand il nous dit
que nous l’accueillons lui-même dans chaque étran-
ger (cf. Mt25, 35)
Saint Benoît l’avait accepté sans
réserve et, bien que cela puisse “compliquer” la vie
des moines, il a disposé que tous les hôtes qui se
présenteraient au monastère, on les accueille « com-
me le Christ en l’exprimant même par des gestes
d’adoration, et que les pauvres et les pèlerins so-
ient traités « avec le plus grand soin et sollicitude ».87
103.
L’Ancien Testament ordonne quelque
chose de semblable quand il dit : « Tu ne mole-
steras pas l’étranger ni ne l’opprimeras, car vous-
mêmes avez été étrangers dans le pays d’Égypte »
(Ex22, 20). « L’étranger qui réside avec vous sera
pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras
comme toi-même, car vous avez été des étrangers
au pays d’Égypte » (Lv19, 33-34). Par conséquent,
il ne s’agit pas d’une invention d’un Pape ou d’un
délire passager. Nous aussi, dans le contexte ac-
tuel, nous sommes appelés à parcourir le chemin de
l’illumination spirituelle que nous indiquait le pro-
phète Isaïe quand il s’interrogeait sur ce qui plaît à
Dieu : « N’est-ce pas partager ton pain avec l’affa-
mé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois
un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant ce-
lui qui est ta propre chair ? Alors ta lumière éclatera
comme l’aurore » (58, 7-8).

Le culte qui lui plaît le plus
104.
Nous pourrions penser que nous rendons
gloire à Dieu seulement par le culte et la prière, ou
uniquement en respectant certaines normes éthi-
ques – certes la primauté revient à la relation avec
Dieu – et nous oublions que le critère pour éva-
luer notre vie est, avant tout, ce que nous avons
fait pour les autres. La prière a de la valeur si elle
alimente un don de soi quotidien par amour. Notre
culte plaît à Dieu quand nous y mettons la volonté
de vivre avec générosité et quand nous laissons le
don reçu de Dieu se traduire dans le don de nous-
mêmes aux frères.

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