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        La Croix - Un sas pour des jeunes migrants

La Croix - Un sas pour des jeunes migrants

Par Florence Pagneux, le 16/6/2017 à 12h00

Le département de Loire-Atlantique expérimente des ateliers éducatifs pour les jeunes migrants sans famille et en attente d’instruction de leur dossier. Une initiation bienveillante à la vie en France, après des parcours parfois indicibles…



-* Patrice, 15 ans, s’essaie au dessin sous les encouragements d’Alé Mar, éducateur spécialisé. / Amandine Perna pour La Croix

Nantes (Loire-Atlantique)
De notre correspondante régionale
Ils arrivent au compte-gouttes, adressant un large sourire aux deux éducateurs spécialisés qui les accueillent tous les après-midi de la semaine. Ce jour-là, Salim, Patrice, Dima et les autres vont s’essayer pour certains au dessin, pour d’autres à la préparation d’une tarte au chocolat, avant de finir par un tour à vélo ponctué par un match de foot (1). Une parenthèse insouciante, dans un quotidien qui l’est beaucoup moins.
Ces adolescents venus de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Mali, du Congo, du Soudan ou du Bangladesh se présentent tous comme des mineurs non accompagnés (MNA), dont la prise en charge relève du département, au titre de la protection de l’enfance. À leur arrivée à Nantes, ils sont hébergés à l’hôtel et soumis à une série d’investigations permettant de confirmer, ou non, leur minorité : vérification de leurs papiers, recueil de leurs récits de vie, analyses médicales au CHU si nécessaire. La décision peut ensuite prendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois.
« Pendant ce temps d’attente, rien n’était prévu pour eux, explique Fabienne Padovani, vice-présidente du département de Loire-Atlantique, chargée de la protection de l’enfance. Or, tant qu’ils ne sont pas reconnus comme mineurs ou majeurs, on doit les accueillir. Autant profiter de ce temps-là pour leur permettre de se poser, de s’ouvrir aux autres et de découvrir les codes de notre pays. » Cette mission expérimentale a été confiée à deux éducateurs chevronnés, recrutés par l’Agence départementale de la prévention spécialisée (ADPS) qui s’occupe habituellement des jeunes des quartiers de Nantes. Le duo propose ainsi des ateliers dans un local associatif aménagé dans un ancien lycée.
Lancé en février dernier, ce dispositif a déjà vu passer 200 jeunes (2). Pour le faire connaître, les éducateurs tiennent une permanence à l’association Saint-Benoît-Labre, qui accompagne les MNA pour le département, mais vont aussi à leur rencontre dans l’espace public. « Cette démarche d’aller vers eux est très importante », souligne Marion de Rocco, 36 ans, ancienne éducatrice de rue en région parisienne, qui prend le temps d’instaurer une relation de confiance. Il arrive ainsi qu’un jeune ne parle pas de la journée et revienne le lendemain participer de bon cœur à une activité.
« On ne les traite pas comme des jeunes migrants mais comme des jeunes tout court », poursuit-elle, impressionnée par leur « incroyable force de vie. » « Ils ont envie de tout faire, de tout apprendre, c’est très agréable de travailler avec eux », ajoute-t-elle. Il suffit d’assister à l’atelier cuisine pour s’en convaincre. Qu’il s’agisse de préparer des cookies ou une tarte au chocolat, chacun écoute patiemment l’éducatrice, étale méticuleusement la pâte et verse le chocolat avec application. « Je n’avais pas beaucoup cuisiné avant, confie Salim. En Afrique, on nous dit que c’est pour les femmes… » Ces activités, variables d’un jour à l’autre, sont ainsi une bonne occasion de casser les clichés. « Quand on fait du sport, je m’échauffe avec eux pour montrer que les filles aussi peuvent en faire », précise Marion, qui n’hésite pas non plus à danser à leurs côtés.
La musique – joyeuse et rythmée – est d’ailleurs omniprésente dans le local, où Salim adore se déhancher. « Quand je suis seul, j’ai souvent envie de pleurer. Ici, je peux m’épanouir, rencontrer d’autres jeunes… » De quoi laisser de côté, pour un temps, les raisons l’ayant amené à fuir son pays natal. « Je suis en train d’écrire un roman pour raconter mon histoire. Ça me fait beaucoup de bien. Peut-être que cela pourrait intéresser un éditeur ? » Cet adolescent, au bon niveau scolaire, qui vient d’être reconnu comme mineur, envisage l’avenir avec un peu plus de sérénité. « Tout ce dont je rêve, c’est de trouver une formation, un travail puis de fonder une famille. »
Ici, personne n’est obligé d’évoquer son parcours. « Nous ne sommes pas dans un cadre où la parole est contrôlée, explique Alé Mar, le deuxième éducateur spécialisé. Ils peuvent nous parler de façon très libre. De tout, de rien. Ou parfois de choses très difficiles. » Le décès d’un ou des parents, le rejet de la famille élargie, le passage par le désert libyen en proie à une intense violence, la traversée de la Méditerranée constituent autant de souvenirs douloureux pour les uns ou les autres. « Maintenant que je suis arrivé en Europe, je préfère regarder vers l’avenir », confie Omar, qui porte des cicatrices sur les bras, héritées de son passé au Sénégal. Même désir d’aller de l’avant chez Patrice, 15 ans. « Ce que j’aime en France, c’est la façon dont on traite les gens. On les respecte comme ils sont », constate ce Camerounais qui vient de voir sa minorité reconnue et rêve de devenir mécanicien.
Cet après-midi-là, il s’essaie pour la première fois au dessin, encouragé par Alé, particulièrement doué en peinture. Rarement satisfait par ses croquis, qu’il gomme à plusieurs reprises, Patrice finit par tracer un tramway, une grue à bateaux et la tour d’une ancienne usine à biscuits. Autant de symboles de sa ville d’adoption. « On essaie de leur apprendre des choses, tout en passant de bons moments », précise Alé. Des vidéos sur le code de la route ou la santé permettent aussi de faire de la prévention. « Si nous n’étions pas là, beaucoup seraient dans la rue, avec tous ses dangers, poursuit-il. Ce sont des proies faciles pour toutes sortes de trafics. » Les deux éducateurs font bien souvent figures de référents pour ces jeunes privés d’adultes à leurs côtés.
À l’abri derrière les murs de cet ancien lycée, doté d’une grande cour goudronnée, certains en profitent pour se familiariser avec le vélo, préalablement réparé par leurs soins. « C’est ici que j’ai appris à en faire, annonce fièrement Salim, aujourd’hui très à l’aise. D’ailleurs, c’est la première chose que je m’achèterai quand je le pourrai. » Pour Dima, presque 17 ans et originaire du Sénégal, c’est une grande première. « J’en ai toujours rêvé. Venir ici permet d’apprendre plein de choses. Même s’il y a un peu trop de garçons ! » De fait, les mineures non accompagnées sont rares. « Celles qui quittent leurs pays sont souvent arrêtées en cours de route, en Libye… » décrit Marion.
Cet été, l’équipe continuera à accueillir les jeunes. « On va essayer de les amener à la piscine, car certains veulent apprendre à nager », prévoit l’éducatrice. Elle souhaiterait aussi organiser des tournois de foot avec les jeunes des quartiers suivis par l’ADPS. Un brassage dont ils sont demandeurs. « Dès qu’on peut, on les amène dans des parcs et des lieux publics pour qu’ils vivent comme des jeunes de leur âge, indique-t-elle. L’un d’eux a découvert la médiathèque avec nous et s’y rend tous les matins ! »
À la fin de l’après-midi, les vélos sont remisés, le local fermé. Chacun repart vers son hôtel, rasséréné par les moments passés, une tarte au chocolat ou un cookie dans la poche pour adoucir la soirée.
Florence Pagneux

(1) Tous les prénoms ont été modifiés.
(2) Doté d’un budget de 60 000 €, il est prévu jusqu’en décembre 2017.

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