Diocèse d’Angoulême, Eglise catholique de Charente
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        Sauvetage en mer, les dilemmes des ONG

Sauvetage en mer, les dilemmes des ONG

Jean-Baptiste François, Anne Le Nir (à Rome) et Nicolas Senèze (au Vatican), le 03/07/2017

Une analyse claire de la situation impossible dans laquelle se trouvent les ONG et les autorités Italiennes et qui illustre avec force le renoncement des états et de l’Europe.
Yes, and how many times can a man turn his head
And pretend that he just doesn’t see ?
(Bob Dylan)



Un réfugié d’Afrique subsaharienne recueilli par l’ONG espagnole Proactiva Open Arms, à quelques kilomètres de la côte libyenne. / Emilio Morenatti/AP
Jamais les rapports n’ont été aussi houleux entre les autorités de surveillance des frontières et les ONG chargées du sauvetage en mer. Au centre de la discorde, une question : la présence de navires d’assistance au plus près des côtes libyennes favorise-t-elle l’industrie criminelle de ces « voyages de l’espoir » ? Rome et Bruxelles étudieraient un projet de code de conduite européen introduisant des critères sévères pour encadrer l’intervention des associations. Un véritable casse-tête attend ses rédacteurs, tant il est devenu difficile de concilier nécessité d’éviter les morts en mer – conformément au principe élémentaire du droit maritime – avec celle de lutter contre les passeurs.
Actuellement, neuf organisations humanitaires sont présentes avec 12 navires en Méditerranée, dont deux battent pavillon italien. Au mois d’avril, le procureur du parquet de Catane en Sicile, Carmelo Zuccaro, avait défié la chronique en évoquant « les contacts qui pourraient être noués entre certaines ONG et des trafiquants d’êtres humains ». Il avait même affirmé « détenir des preuves », évoquant des appels téléphoniques depuis la Libye à des ONG.
Pierre Berthelet, spécialiste des frontières européennes et de la sécurité intérieure dans l’Union européenne (UE), souligne des points de vue désormais incompatibles. « La priorité des priorités pour les associations est de sauver des vies, pas de garder les frontières. La fin justifie parfois les moyens de leur point de vue. Alors oui, il y a des dialogues informels avec les passeurs. Mais institutionnalisés et dans une forme de connivence, je ne pense vraiment pas », souligne cet expert. Il s’inquiète du faux procès qui pourrait être fait aux ONG qui subissent cette situation. « Elles ont hérité des effets indirects produits par la stratégie adoptée par l’UE ces deux dernières années. » explique-t-il.
Tout a basculé en 2015, date à laquelle une mission militaire européenne anti-passeurs et anti-trafiquants d’armes, EunavforMed, a été mise en œuvre (lire les repères). Rebaptisée Sophia par la suite, elle a secouru 36 000 migrants sur un total de 250 000. Surtout, elle a permis de déférer 109 présumés passeurs en mer devant la justice italienne, et de neutraliser 440 embarcations en dur. « Ce plan a tellement bien marché qu’il a obligé les passeurs à modifier leur mode opératoire. Ils se sont mis à entasser des migrants sur des embarcations gonflables, moins chères et jetables, mais qui ne peuvent pas aller bien loin. Cela a obligé les sauveteurs à se rapprocher des côtes libyennes », développe Pierre Berthelet.
La mise en accusation des associations n’est qu’un des nombreux symptômes d’une crise devenue intenable en Italie. Les récents secours en mer de 12 000 migrants effectués en 48 heures par 22 navires battant différents pavillons étrangers en témoignent. Se sentant toujours plus abandonné par ses voisins européens, Rome a donc menacé de fermer les ports du sud de l’Italie aux navires d’ONG, pour qu’ils soient déroutés vers leur pays d’origine. Cette suggestion semble irréaliste, ne serait-ce qu’en vertu des traités internationaux qui prévoient l’acheminement des naufragés vers les ports les plus proches et/ou les plus sûrs. Mais le coup de poing sur la table a produit ses effets.
Hier soir, les ministres de l’intérieur français, allemand et italien devaient en effet se voir pour une réunion organisée en toute hâte, en présence du commissaire européen aux affaires intérieures Dimitris Avramopoulos, pour alléger le fardeau italien. Sur la table des discussions, le renfort de l’agence Frontex, mais aussi la relance du mécanisme européen de relocalisation des migrants dans l’UE, bloqué notamment par les pays de l’Est… et la place des associations en Méditerranée.
Michele Trainiti, responsable de la coordination des recherches et secours pour Médecins sans frontières en Italie, fait valoir qu’il existe déjà des règles de fonctionnement des ONG en mer. « Elles opèrent sous le contrôle du commandant des gardes-côtes à Rome. » Cette autorité indique, par exemple, le port dans lequel un navire chargé de migrants peut jeter l’ancre. « Nos positions sont connues, ce n’est un mystère pour personne qu’en cas d’urgence nous sauvons des vies à moins de 20 milles des côtes libyennes. Si une embarcation de fortune chavire, vous n’avez pas une minute à perdre ! »
Depuis le 1er janvier 2017, les navires Prudence (MSF) et Aquarius (SOS Méditerranée) ont sauvé 16 088 personnes. « Les ONG secourent entre 30 et 40 % des adultes et enfants qui débarquent en Italie. Les unités des gardes-côtes de la mission Sophia ainsi que des navires de commerce s’occupent des autres naufragés », poursuit le représentant de MSF pour démentir ceux qui accusent les ONG de provoquer à elle seules un « appel d’air ».
Cela n’empêche pas les méfiances de l’agence européenne Frontex, chargée de la maîtrise des frontières extérieures de l’UE. Fabrice Leggeri, son patron, est même allé jusqu’à affirmer que les ONG – sans en citer une en particulier – « coopèrent mal » avec les gardes-côtes, leur intervention rendant « plus difficile (…) d’avoir des informations sur les réseaux de passeurs grâce aux interviews des migrants et d’ouvrir des enquêtes policières ».
Le débat sur la répartition des rôles de chacun n’aurait pas lieu si une démarcation claire était fixée, fait remarquer le Père Bruno-Marie Duffé (1), qui travaille sur ces questions au Vatican. « Les ONG ont une fonction d’aide d’urgence. On ne peut pas laisser les gens mourir, abandonnés au milieu de la Méditerranée, qui est devenue un grand cimetière », pose-t-il comme préalable, avant de compléter : « Quand vous tendez le bras à quelqu’un qui se noie, vous vous posez aussi la question de ce qu’il va devenir. Dès l’instant où il est sur le bateau, cela devient une question politique. Toute la question est donc d’articuler l’humanitaire et le politique. »
Concrètement, certains plaident pour l’ouverture de moyens légaux et sécurisés d’arrivée de réfugiés en Europe : comme des corridors humanitaires pour les migrants éligibles à l’asile. « Nous en sommes loin, mais ce serait possible avec certains pays africains, notamment l’Érythrée dont plus de 75 % des demandeurs d’asile obtiennent ce droit en Italie »,plaide Ulrich Stege, spécialiste des droits de l’homme et professeur à l’International University College de Turin.
Jean-Baptiste François, Anne Le Nir (à Rome) et Nicolas Senèze (au Vatican)

(1) Secrétaire du dicastère pour le développement humain intégral

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